Qu’est-ce que le déficit en G6PD ?
Le déficit en glucose-6-phosphate déshydrogénase (G6PD) est un trouble génétique héréditaire qui affecte environ 400 millions de personnes dans le monde. Ce défaut rend les globules rouges vulnérables à l’oxydation, ce qui peut les faire éclater prématurément - un phénomène appelé hémolyse. Ce n’est pas une maladie chronique comme la drépanocytose, mais un risque latent : il ne se déclenche que sous l’effet d’un déclencheur précis, souvent un médicament, une infection ou certains aliments comme les fèves.
Le G6PD est une enzyme essentielle pour protéger les globules rouges. Sans elle, ils ne peuvent pas maintenir leur niveau de glutathion, un antioxydant naturel. Quand cet équilibre est rompu, les globules rouges se dégradent, et le sang ne transporte plus suffisamment d’oxygène. Les symptômes peuvent apparaître en quelques heures : urine foncée, jaunisse, fatigue intense, essoufflement. Dans les cas graves, l’hémoglobine peut chuter de plus de 50 % en moins d’une semaine.
Qui est concerné ?
Ce déficit est plus fréquent dans les régions où le paludisme a longtemps été endémique : Afrique subsaharienne, Méditerranée, Moyen-Orient et Asie du Sud-Est. Dans certaines zones d’Afrique, jusqu’à 20 % de la population porte une forme du gène. Ce n’est pas un hasard : les personnes atteintes ont une résistance naturelle au parasite du paludisme. Mais cette protection a un prix : un risque accru d’hémolyse.
On pensait autrefois que seuls les hommes étaient touchés, car le gène est situé sur le chromosome X. Mais les femmes peuvent aussi être affectées - environ 15 % d’entre elles présentent une hémolyse, en raison d’un phénomène appelé inactivation aléatoire du chromosome X. Cela signifie qu’une femme peut avoir une partie de ses globules rouges fonctionnels et une autre partie déficiente. Ce n’est pas une question de sexe, mais de génétique.
Les médicaments à éviter absolument
Plus de 87 médicaments sont connus pour déclencher une hémolyse chez les personnes déficientes en G6PD. Certains sont courants, et leur danger est souvent méconnu.
- Rasburicase : utilisée pour traiter le syndrome de lyse tumorale, elle est strictement contre-indiquée. L’administration sans test préalable a provoqué des cas d’hémoglobine tombée à 3,1 g/dL, nécessitant plus de 10 unités de sang.
- Méthylène bleu : prescrit pour traiter la méthémoglobinémie, il provoque une hémolyse sévère chez 95 % des personnes déficientes. Un cas rapporté en 2023 a vu l’hémoglobine d’un patient chuter de 14,2 à 5,8 g/dL en 48 heures.
- Primaquine : un traitement antipaludique, encore utilisé dans certaines régions. Il est toxique pour les formes sévères (Class I et II). Même une seule dose peut être fatale.
- Dapsone : utilisé pour la lèpre et certaines maladies de la peau. À des doses supérieures à 50 mg/jour, il cause une hémolyse chez 80 % des patients déficients.
- Sulfamides : comme la sulfaméthoxazole/triméthoprime (Bactrim), souvent prescrite pour les infections urinaires. Le risque est réel, surtout chez les enfants.
Les alternatives sûres
Il existe des options efficaces et sans risque. La clé est de remplacer les médicaments dangereux par des versions éprouvées comme sûres.
- Pour le paludisme : chloroquine est entièrement sûre, même pour les formes sévères. Artemisinine combinée à d’autres antipaludéens est aussi recommandée. Tafenoquine est autorisée, mais un test G6PD est obligatoire avant toute prise.
- Pour les infections : privilégier les céphalosporines ou les macrolides (comme l’azithromycine) plutôt que les sulfamides.
- Pour les douleurs et la fièvre : le paracétamol est sans danger. Évitez l’aspirine et les anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS) comme l’ibuprofène, dont les données sont moins claires - mieux vaut éviter en cas de doute.
- Pour les voyageurs : si vous partez dans une zone paludéenne, choisissez atovaquone-proguanil (Malarone) plutôt que la primaquine. Une étude de 2021 a montré que 95 % des voyageurs déficients en G6PD ont évité l’hémolyse avec cette alternative.
Le test G6PD : un geste simple, un impact colossal
Le test de dépistage est rapide, peu coûteux et fiable. Le test au spot fluorescent, validé par l’OMS, donne un résultat en 15 minutes avec une précision de 98,7 %. Il est désormais recommandé pour tous les nouveau-nés dans les régions où la prévalence dépasse 5 % - ce qui concerne 127 pays, soit 3,2 milliards de personnes.
En Arabie Saoudite, la mise en place d’un dépistage universel a réduit les hospitalisations pour hémolyse de 78 % entre 2010 et 2020. En Thaïlande, un protocole obligatoire avant la prescription de primaquine a fait chuter les crises de 15,2 % à 0,3 % en quatre ans.
Le problème ? Beaucoup de médecins ne le font pas. Une enquête sur 1 247 patients déficients a révélé que 68 % avaient déjà vécu une hémolyse, et 42 % disaient que leur médecin ignorait les restrictions médicamenteuses. Le test n’est pas un luxe - c’est une nécessité médicale.
Quand le test est-il fiable ?
Attention : si vous venez de subir une hémolyse, le test peut donner un faux résultat négatif. Pendant et juste après une crise, les globules rouges les plus âgés (et les plus déficients) ont été détruits. Ceux qui restent sont plus jeunes et encore fonctionnels. Cela donne une fausse impression de normalité.
Il faut attendre au moins 3 mois après une crise pour faire un test fiable. Dans l’urgence, si un patient est en détresse et qu’on ne connaît pas son statut, il vaut mieux éviter tout médicament à risque plutôt que de risquer une hémolyse mortelle.
Le futur : progrès et espoir
En janvier 2024, la FDA a approuvé le premier test portatif de G6PD : le STANDARD G6PD Test System. Il donne un résultat en 8 minutes, avec 99,1 % de précision. C’est une révolution pour les urgences et les zones reculées.
Des recherches prometteuses sont en cours. Des études en laboratoire montrent que l’N-acétylcystéine (NAC) pourrait protéger les globules rouges contre l’oxydation, même en présence de primaquine. Une réduction de 75 % de l’hémolyse a été observée en conditions contrôlées.
À plus long terme, des essais de thérapie par enzyme recombinante (rhG6PD) commenceront en fin d’année 2024. Ce n’est pas une cure, mais une piste pour réduire les risques à long terme.
Comment protéger vous ou vos proches ?
- Si vous êtes d’origine africaine, méditerranéenne ou asiatique, demandez un test G6PD, même si vous n’avez jamais eu de problème.
- Gardez une liste écrite des médicaments à éviter. Montrez-la à chaque médecin, même en urgence.
- Informez votre pharmacien. Il peut vérifier les interactions avant de vous délivrer un traitement.
- Si vous êtes enceinte ou avez un enfant, demandez le test au moment de la naissance - surtout si vous vivez dans une région à risque.
- En voyage : prévenez votre médecin que vous êtes déficient en G6PD. Ne prenez jamais de médicaments contre le paludisme sans vérification.
La bonne nouvelle ? Avec les bons gestes, cette condition peut être gérée sans crise. 92 % des patients qui ont reçu une éducation complète sur les déclencheurs n’ont eu aucune hémolyse sur 5 ans. Ce n’est pas une maladie qui vous limite - c’est une alerte que vous pouvez gérer.
Les erreurs à ne jamais commettre
- Ne jamais prescrire de primaquine sans test G6PD, même si le patient dit qu’il n’a jamais eu de problème.
- Ne pas se fier à l’âge ou au sexe : les femmes peuvent être touchées.
- Ne pas attendre les symptômes pour agir : la prévention est la seule vraie solution.
- Ne pas ignorer les avertissements sur les boîtes de médicaments : ils ne sont pas là pour faire peur, mais pour sauver des vies.
Le déficit en G6PD n’est pas une maladie qu’on guérit. Mais il est possible de vivre sans crise - à condition de savoir ce qu’il faut éviter, et de le dire à ceux qui vous soignent.
Le déficit en G6PD peut-il être guéri ?
Non, le déficit en G6PD est une anomalie génétique permanente. Il ne peut pas être corrigé par un traitement. Cependant, il peut être parfaitement géré en évitant les déclencheurs. Avec les bonnes précautions, les personnes atteintes peuvent mener une vie normale, sans crise d’hémolyse.
Faut-il faire un test G6PD même si on n’a jamais eu de symptôme ?
Oui, surtout si vous avez des origines africaines, méditerranéennes ou asiatiques. Beaucoup de personnes ne savent pas qu’elles sont déficientes jusqu’à ce qu’elles prennent un médicament dangereux. Un test simple peut éviter une urgence médicale grave. Le dépistage néonatal est recommandé dans les zones à risque.
Les médicaments d’automédication sont-ils sûrs ?
Pas toujours. Certains analgésiques, antibiotiques ou remèdes naturels contiennent des substances oxydantes. L’aspirine, certains antipyrétiques, les extraits de fèves ou les comprimés de vitamine C à haute dose peuvent être risqués. Il est préférable de consulter un pharmacien avant de prendre tout médicament en vente libre.
Les femmes porteuses peuvent-elles transmettre le déficit à leurs enfants ?
Oui. Une femme porteuse a 50 % de chances de transmettre le gène à son fils (qui sera alors déficient) et 50 % de chances de le transmettre à sa fille (qui deviendra porteuse). Les filles peuvent aussi développer des symptômes, surtout si l’inactivation du chromosome X favorise l’expression du gène déficient. Un conseil génétique est recommandé avant une grossesse.
Le test G6PD est-il remboursé ?
Dans de nombreux pays, le test est remboursé s’il est prescrit pour une raison médicale valide - par exemple avant une chirurgie, un traitement antipaludéen ou en cas d’anémie inexpliquée. Dans les zones à forte prévalence, il est parfois inclus dans les programmes de santé publique. Vérifiez auprès de votre système de santé local.