Vous prenez un antidépresseur, un stabilisateur de l’humeur, un antipsychotique, et peut-être même un somnifère ou un anxiolytique. Votre médecin vous a dit que c’était nécessaire. Mais combien de ces médicaments agissent vraiment ensemble ? Et combien risquent de se combattre dans votre corps ? La polypharmacie psychiatrique - c’est-à-dire la prise simultanée de deux médicaments ou plus pour traiter un trouble mental - est devenue courante, mais pas toujours justifiée. Et les conséquences peuvent être graves.
Quand la complexité devient danger
En 2005, 13,7 % des patients Medicaid aux États-Unis atteints de schizophrénie prenaient deux antipsychotiques en même temps. En 1999, ce chiffre était de 3,3 %. Cette multiplication n’est pas due à une avancée scientifique majeure. Elle vient d’une pratique clinique qui a dépassé les preuves. Des études montrent que combiner deux antipsychotiques n’améliore pas significativement les symptômes chez la plupart des patients, mais augmente les risques de tremblements, de prise de poids, de diabète, d’arrêt cardiaque, ou de troubles rénaux.Les médecins ne font pas ça par négligence. Ils le font parce que les patients ne répondent pas. Un antidépresseur ne suffit pas. Un antipsychotique n’arrête pas les crises. Alors on ajoute. Et encore. Et encore. Jusqu’à ce qu’un patient prenne cinq, six, voire huit médicaments différents. Le problème ? Chaque médicament a des effets secondaires. Et quand ils interagissent, on ne sait plus qui cause quoi.
Les combinaisons qui marchent - et celles qui ne devraient pas exister
Toutes les combinaisons ne sont pas dangereuses. Certaines sont soutenues par des essais cliniques rigoureux. Par exemple, ajouter du bupropion à un ISRS comme la citalopram peut aider les patients qui ne réagissent pas complètement à l’antidépresseur seul. Dans les épisodes maniaques aigus, combiner un antipsychotique à un stabilisateur comme le lithium ou le valproate est une pratique validée. Pour les dépressions avec symptômes psychotiques, un antipsychotique avec un antidépresseur peut être nécessaire.Mais beaucoup d’autres combinaisons n’ont aucune preuve solide. Prendre deux antipsychotiques en même temps, sans raison claire, est l’un des exemples les plus fréquents - et les plus risqués. Une étude de 2006 a montré que dans un programme spécialisé pour les premiers épisodes psychotiques, la mise en place d’un protocole strict a réduit de moitié le nombre de patients sous double antipsychotique. Pas parce que les patients étaient plus malades. Parce qu’on a arrêté d’ajouter des médicaments sans raison.
Les personnes âgées : les plus exposées, les moins protégées
Les patients âgés de plus de 65 ans sont les plus touchés. Ils ont souvent plusieurs maladies chroniques : hypertension, diabète, arthrite, maladie rénale. Chacune demande un médicament. Et chaque médicament peut interférer avec les psychotropes. Le foie et les reins, déjà moins efficaces avec l’âge, ne peuvent plus éliminer les toxines comme avant. Un antipsychotique qui était bien toléré à 40 ans peut devenir dangereux à 70.Une étude de 2023 a montré que chez les personnes âgées atteintes de schizophrénie, l’augmentation de la polypharmacie vient surtout des médicaments non psychiatriques : antihypertenseurs, antidouleurs, traitements du cholestérol. Ces médicaments modifient la façon dont les psychotropes sont métabolisés. Résultat : des niveaux de médicaments trop élevés dans le sang, des effets secondaires inattendus, des chutes, de la confusion. Et pourtant, peu de médecins vérifient ces interactions. Ils se concentrent sur le trouble mental - et oublient le reste du corps.
Le coût caché : moins de qualité de vie, plus d’hospitalisations
La polypharmacie ne touche pas seulement la santé mentale. Elle détruit la qualité de vie. Une étude du CDC a suivi des patients avec plusieurs maladies chroniques. Ceux qui prenaient cinq médicaments ou plus avaient une qualité de vie physique 12 % plus basse que les autres. Leur capacité à marcher, à monter les escaliers, à se lever d’une chaise était réduite. Leur énergie diminuait. Leur sommeil était perturbé. Et pourtant, leurs symptômes de dépression ou d’anxiété n’étaient pas mieux contrôlés.Les hospitalisations liées aux interactions médicamenteuses ont augmenté de 37 % entre 2015 et 2023 chez les patients psychiatriques. La plupart de ces hospitalisations pourraient être évitées. Un patient qui prend un antidépresseur + un antipsychotique + un anti-inflammatoire + un diurétique + un traitement pour le cholestérol a 12 fois plus de risques d’avoir une interaction médicamenteuse grave que quelqu’un qui prend un seul médicament.
Comment réduire la polypharmacie - sans faire un mal pire
Réduire les médicaments n’est pas facile. Les patients ont peur. « Si j’arrête ce médicament, je vais retomber. » Les médecins ont peur aussi. « Et si je retire un médicament et que ça se dégrade ? »Pourtant, des projets réussis existent. Dans un centre de Lyon, une équipe a suivi 87 patients sous polypharmacie pendant 18 mois. Ils ont mis en place un protocole : une évaluation mensuelle, une discussion avec le patient, une réduction lente et ciblée. Résultat ? Le nombre moyen de médicaments psychotropes est passé de 4,3 à 2,1. Les effets secondaires ont diminué de 65 %. Les scores de dépression (PHQ-9) et d’anxiété (GAD-7) ont baissé. Même la pression artérielle, le taux de sucre et le cholestérol ont amélioré - parce que les médicaments n’étaient plus en conflit.
La clé ? La patience. Pas de suppression brutale. Une réduction de 10 à 20 % tous les 3 à 4 semaines. Un suivi rigoureux. Et surtout : ne jamais retirer un médicament sans en avoir une alternative ou une raison claire.
La génétique : une nouvelle voie pour éviter les erreurs
Chaque personne métabolise les médicaments différemment. Certains ont un gène qui fait que leur foie dégrade lentement la citalopram. D’autres ont un gène qui rend la rispéridone inefficace. Le test pharmacogénétique, encore peu utilisé en psychiatrie, peut identifier ces différences avant de prescrire.Une étude publiée en 2022 a montré que lorsqu’on utilise ces tests pour guider les choix de médicaments, les effets secondaires diminuent de 30 à 50 %. Les patients retrouvent leur équilibre plus vite. Moins d’essais-erreurs. Moins de médicaments inutiles. Moins d’interactions. Le problème ? Ce test n’est pas encore remboursé en France. Il coûte entre 300 et 600 euros. Et peu de psychiatres le connaissent.
Que faire si vous ou un proche êtes sous polypharmacie ?
Vous n’êtes pas obligé de vivre avec une pharmacie entière dans votre sac à main. Voici ce que vous pouvez faire :- Écrivez la liste complète de tous vos médicaments - y compris les vitamines, les plantes, les antidouleurs en vente libre.
- Prenez rendez-vous avec votre médecin ou un pharmacien spécialisé en psychopharmacologie. Posez cette question : « Est-ce que chaque médicament que je prends a une indication claire ? »
- Ne supprimez jamais un médicament vous-même. Même un anxiolytique pris depuis deux semaines peut provoquer des crises de retrait.
- Demandez si un test pharmacogénétique est possible. Si le médecin refuse, demandez pourquoi.
- Si vous avez plus de cinq médicaments, demandez une évaluation globale de votre traitement. Il existe des protocoles de « déprescription » validés.
La santé mentale ne se mesure pas au nombre de pilules. Elle se mesure à la qualité de la vie. Et souvent, moins de médicaments, c’est plus de liberté.
La polypharmacie psychiatrique est-elle toujours dangereuse ?
Non, pas toujours. Certaines combinaisons sont bien étudiées et efficaces, comme l’association d’un antipsychotique à un stabilisateur de l’humeur pour traiter un épisode maniaque aigu, ou l’ajout d’un bupropion à un ISRS pour une dépression résistante. Le danger vient des combinaisons non validées, surtout quand elles sont ajoutées sans réévaluation, ou lorsqu’elles sont prescrites par des médecins qui ne connaissent pas les interactions. La polypharmacie n’est pas un problème en soi - c’est son usage non guidé par des preuves qui pose risque.
Pourquoi les médecins prescrivent-ils tant de médicaments en même temps ?
Parce que les troubles mentaux sont complexes. Un patient peut avoir une dépression, une anxiété, des troubles du sommeil, des symptômes psychotiques, et des douleurs chroniques. Chaque symptôme semble nécessiter un médicament différent. Et quand un traitement ne marche pas, la tentation est d’ajouter plutôt que de réévaluer. Beaucoup de médecins manquent de temps, de formation, ou de soutien pour faire une révision complète. Le système de santé, souvent fragmenté, ne favorise pas cette approche globale.
Les médicaments naturels ou les compléments alimentaires sont-ils plus sûrs ?
Pas du tout. La valériane, l’hypericum (millepertuis), ou même le CBD peuvent interagir avec les antidépresseurs, les antipsychotiques, ou les stabilisateurs de l’humeur. Le millepertuis, par exemple, réduit l’efficacité de la rispéridone et augmente le risque de toxicité avec les ISRS. Beaucoup de patients croient que « naturel » = « sans risque ». Ce n’est pas vrai. Toute substance qui agit sur le cerveau peut interagir. Il faut toujours en parler à son médecin.
Quels sont les signes qu’un médicament cause une interaction ?
Des changements soudains : fatigue extrême, confusion, tremblements, perte d’équilibre, rythme cardiaque irrégulier, nausées persistantes, transpiration excessive, ou une dégradation soudaine de l’humeur après un changement de traitement. Même un léger mal de tête qui dure plusieurs jours peut être un signal. Si vous remarquez un changement après l’ajout ou la suppression d’un médicament, parlez-en immédiatement à votre médecin. Ne l’ignorez pas.
Est-ce que la France a des protocoles pour réduire la polypharmacie ?
Il n’existe pas encore de protocole national standardisé. Mais des initiatives locales existent, notamment dans les centres de santé mentale spécialisés, les hôpitaux universitaires, et certains centres de soins pour personnes âgées. L’Ordre des médecins et la Haute Autorité de santé encouragent la déprescription, mais peu de praticiens sont formés à le faire. Le manque de temps, de financement, et de formation reste un frein majeur. En 2025, 62 % des centres universitaires prévoient d’implanter des programmes de réduction de la polypharmacie - mais cela reste encore à venir pour la majorité des médecins.
James Fitzalan
C’est fou comment on nous balance des pilules comme des bonbons, et après on nous dit de nous en sortir tout seul. J’ai pris 7 médicaments en même temps pendant 2 ans. J’étais un zombie avec des jambes en coton. Personne ne m’a jamais demandé si je voulais ça. Juste : ‘C’est pour votre bien.’ Bah non, c’était pour leur commodité.